vendredi 7 novembre 2008

Sergio Abbate dans "Tres en juego", Santa Fe

Pour commencer, peux-tu te présenter en quelques mots ?
Sergio : Je dis seulement mon nom ou je raconte ma vie ?
Nastassia :
Non, pas toute ta vie parce que ça va être long !
Sergio : J'adore parler, vous pouvez rester 3 ou 4 ans ? Bon, non, je suis fondamentalement, je crois, acteur. Je suis professeur, je mets-en-scène, je travaille au ministère de la Culture de ma province (de Santa Fe), j'ai beaucoup de rêves qui ont tous un rapport avec l'art, je vais dire une phrase un peu éculée, usée, mais je crois vraiment cela : je ne peux pas penser ma vie sans le théâtre.

Qu'est-ce qui t'a donné envie de faire du théâtre ? Est-ce qu'il y a eu un élément déclencheur ?
Un accident. Un accident qui ne m'est pas arrivé à moi mais à un cousin. On faisait du son, c'était un époque où on était très jeunes et on faisait ce que font les DJ aujourd'hui, mais imagine-toi qu'à mon époque ça n'existait pas. On avait notre matériel, et on était fasciné par les disques et la musique. Je suis une personne très traversée par la musique, j'adore tous les types de musique. Comme disait souvent mon professeur de musique, il y a quelque chose dans la musique qui génère beaucoup de choses en moi. Donc on était là-dedans avec mon cousin, et grâce à une petite copine qu'il avait il faisait son travail de technicien du son pour une oeuvre de théâtre et il m'invitait toujours en me disant : "Viens, ici tu vas pouvoir rencontrer des filles !". Et c'était la seule chose qui m'attirait mais je n'y allais pas. Je n'y allais pas parce que je devais travailler et en plus, je viens d'une famille qui allait très peu au théâtre. Mon cousin a eu un accident de moto qui lui a cassé les deux poignets, ils ne pouvaient pas l'opérer et ils étaient sur le point de jouer leur première. Je suis donc aller le remplacer, c'était notre matériel, je devais y aller. La première sensation a été : "Ils sont tous fous" et après, ça m'a gagné. La pièce était si stricte (elle était très mauvaise) au niveau des sons qu'il fallait que je connaisse les répliques par cœur. J'ai donc dû apprendre le texte. Un jour, un autre des acteurs se blesse et le metteur-en-scène me dit : "Je t'en supplie, il faut qu'on joue, tu connais le texte". Et c'est comme ca que j'ai commencé, à 17 ans.


Peux-tu nous raconter la genèse de la pièce dans laquelle tu joues Tres en juego (Trois en jeu, ndlr) ?
C'est une genèse un peu turbulente que celle de Tres en juego.Parce que la troupe a commencé à travailler sur une idée qui était en rapport avec Noces de sang de Federico Garcia Lorca, ce que je pensais être une version de Noces de Sang. J'ai une admiration profonde pour Lorca, il me semble que c'est un être encore tres peu exploré, je vois des versions de ses œuvres qui sont gigantesques, mais qui restent un peu dans la superficie. On ouvre une porte et il y en a d'innombrables. Il m'arrive la même chose avec Rimbaud. On a donc commencé à travailler ce texte, tel quel. Ensuite, ils se sont mis à le modifier. Moi je n'appartiens pas à ce groupe, je suis un "invité". Je suis un des rares qu'ils acceptent d'inviter. C'est un groupe assez consolidé et fermé. Je suis le seul qui ait résisté au temps et qui soit allé plusieurs fois avec eux. Dans ce travail préalable de mise en place et sélection des textes, je n'y ai pas participé. Ils m'ont appelé pour faire Noces de Sang. Comme je n'avais jamais joué dans un Lorca, j'en avais déjà dirigé mais jamais joué. Je suis fasciné. C'était une mise-en-scène complètement différente de celle que vous avez pu voir hier soir. C'était quasiment du théâtre Nô, le théâtre japonais. C'était une mise-en-scène très minimaliste, ces hommes avaient un air très guerrier et le triangle amoureux n'était pas dessiné de la façon dont vous l'avez vu, c'était absolument différent et c'était, en ce sens, plus proche de la lecture de Lorca. Ensuite, deux acteurs sont partis et il a fallu les remplacer. Puis, le nombre d'acteur s'est réduit jusqu'à ce qu'on soit plus que trois. Avec ces deux changements qui se sont produits, un changement s'est produit aussi dans l'attitude des metteurs-en-scène et elles ont commencé à énormément modifier la pièce. Elles y ont incorporé des textes qui sont de Ruben (le blond de la pièce) et ca a cessé d'être du Lorca. Et il y a seulement des petits fragments, qui sont d'ailleurs soulignés dans le jeu, dans la manière de les dire, qui sont les seuls qui sont restés de Lorca.

Comment avez-vous travaillé pendant les répétitions ?
On a travaillé à partir d'improvisations, surtout pour trouver ce que j'appelle moi le "dispositif" de la pièce. C'est une chose qui les préoccupent beaucoup, les metteurs-en-scène, plus que le contenu, le dispositif. Je pensais qu'il y avait une contradiction si on prenait des textes de Lorca et qu'on pensait tant au dispositif. C'était comme si on prétendait dicter la vision du spectateur, ce à quoi je n'adhère pas. Mais bon, c'était comme ca et moi je suis très respectueux de la mise-en-scène. De fait, dans le résultat le dispositif est très présent, mais c'est un dispositif qui est trop hermétique, à mon avis, et qui a un rapport avec une vision idéologique propre aux metteurs-en-scène.Mais bon, je respecte.
Avec ces deux changements successifs, la pièce a changé en substance et le dispositif a pris le premier plan. Je crois, je le sens comme ca, si elles m'entendaient elles me tueraient, mais je crois que tout le charnel, l'organique qui a lieu dans la pièce est le produit des acteurs qui la jouent, pas des indications des metteurs-en-scène. L'indication des metteurs-en-scène est plus distante par rapport à l'affectif, aux vibrations en jeu dans ce conflit. De fait, pour certains aspects on a été dirigés dans ce sens.

Peux-tu nous parler de ton personnage ?
Il s'appelle Leonardo, c'est le seul qui a un nom. Dans la pièce originale, le personnage de Ruben s'appelle "homme 1" et elle, "femme". Le seul qui conserve un nom, c'est Leonardo, c'est moi. Déjà ça, ça signifie beaucoup. Ça m'a coûté de sentir que je n'allais pas jouer le Leonardo de Lorca. Ses textes m'ont aidé. Ça a été une expérience assez perturbante pour moi, je me préparais beaucoup pour ces répétitions auxquelles je devais aller et vivre avec eux. Je ne me sentais pas capable de questionner et je me sentais capable de faire le plus grand effort possible pour réussir à faire ce qui m'était demandé. Et en cela, j'ai livré tout ce que j'ai pu, tout. Je crois que ca aurait pu être plus, mais le dispositif te gagne, et t'expulse en permanence du milieu, de la situation dramatique. Et cela génère une tension qui, quand tu la découvres tu te dis que c'est intéressant. Sinon je ne sais pas si j'aurais pu être à la hauteur des circonstances.

Quelle a été la difficulté majeure ?
La plus grande difficulté a été justement d'une part : ne pas penser à Leonardo, et d'autre part : ne pas penser à Lorca.
Et me donner en entier dans ce qui est un jeu de relation, et un jeu de tensions affectives qui n'a pas de limite. Je crois que leur climax serait leur mort à tous. Ces tensions ne se résolvent pas, ce n'est pas non plus nécessaire qu'elles se résolvent. Je pense qu'ils pourraient vivre ensemble, et c'est ce qu'ils font d'ailleurs. En ce sens, je pense que c'est très contemporain, parce que beaucoup d'entre nous ont eu des expériences similaires et je pense qu'il y a un certain sens de la liberté que je respecte profondément. Pour notre société qui est assez conservatrice, c'est un spectacle perturbateur. Là réside son grand apport, il me semble.

Est-ce que c'était cela, justement, l'objectif : choquer, provoquer ?
Je ne sais pas si c'était l'objectif. En réalité, elles ne se fixent pas trop d'objectifs quand elles mettent-en-scène. L'objectif est inclus dans le résultat. Et quand le résultat se met devant le regard du spectateur, elles le laissent libre. Ce n'est plus leur préoccupation. Je crois que oui, il y a une intention, comme juxtaposée, de provoquer... pas une réflexion, parce que je ne crois pas qu'elles fassent cela, mais un regard, que je considère respectueux, ouvert et ample, et diversifié. Et je crois que sans qu'elles le veuillent, elles apportent beaucoup. Surtout dans une société comme la nôtre, où on ne peut pas parler de nous. Ceci arrive, ou peut arriver, mais la société ne peut pas l'assimiler. Voir deux hommes, ou deux femmes main dans la main, ou se tenant dans les bras, ou s'embrassant comme j'ai pu le voir à Paris - une expérience merveilleuse : un couple d'hommes étaient en train de s'engueuler pendant qu'ils s'approchaient d'un kiosque. Une vieille dame adorable aux cheveux blancs essayait de convaincre le monsieur qui était en train d'acheter quelque chose d'écouter son partenaire. L'engueulade était très forte. Dans un français que j'ai pu comprendre elle lui a dit : "S'il vous plaît monsieur, embrassez-le." Ça m'a ravit parce que ça parle de la liberté. Pour voir ça, ici, chez moi, je crois qu'il faudra encore beaucoup de temps.

C'est porter sur scène les tabous de la société argentine, en quelque sorte ?
Oui, oui. En ce sens, notre société est une société qui marche beaucoup avec ces choses. Par rapport aux sentiments, et par rapport à la liberté. Notre ville s'appelle Santa Fe de la Vera Cruz (Sainte Foi de la Véritable Croix, ndlr). Je suis athée !

Penses-tu que l'acteur ait une responsabilité ?
Non, je crois qu'il ne doit pas se proposer d'en avoir. De fait il en a, comme l'art en général en a. Mais pas dans le sens de salut de quoi que ce soit. C'est ce que je disais avant, l'artiste ne doit pas s'imposer plus que d'être vrai et Galeano, cet auteur que je recommande : Eduardo Galeano, un Urugayen, écrivait cela : "Santiago ne connaissait pas la mer. Son père l'y amena et après avoir traversé les hautes dunes de sable, la mer apparut à ses yeux. Santiago resta sans voix, et la seule chose qu'il put dire fut : Papa, aide-moi à regarder." Pour moi, c'est cela la fonction de l'art : aider à regarder. Pas parce qu'on doit éduquer, je ne le considère plus comme révolutionnaire - à une époque, il l'était. Mais je crois qu'il contient toutes ces choses, pas qu'il doive les rechercher, mais parce qu'il est impossible qu'elles n'existent pas : un regard, une accusation, une réflexion, une vibration, un refus, c'est déjà suffisant pour provoquer un changement.

Le théâtre doit-il nécessairement être engagé ou peut-il être un pur divertissement ?
Je crois qu'il doit y avoir des deux. L'engagement, quel qu'il soit - parce qu'il y a une tendance générale, toute l'Amérique latine croit que l'engagement passe par la dénonciation, par "ne pas oublier", par le jugement. On a eu notre époque de théâtre contestataire. Il n'a pas eu de grands résultats. Il n'a pas provoqué de révolution, il n'a pas changé la façon de penser de nos compatriotes. Et ce malgré le fait qu'ils aient essayé et que beaucoup de vies soient tombées sur le chemin pour cela. Depuis des esprits très brillants, jusqu'à des gens travailleurs et puissants dans le sens social du mot. C'était un effort gigantesque, mais qui n'a pas eu de résultat.
Ce en quoi je crois, c'est que sans l'imposer, ce que doit faire l'art c'est provoquer la réflexion. Pas diriger la réflexion, ni la pensée, il doit la provoquer à partir de son dispositif, à partir de la déconcertation qu'il peut provoquer. Faire que les gens se mettent à penser à cela, et qu'à partir de cela ils voient des alternatives. Je ne crois pas en un théâtre qui souligne, qui signale ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire, ce qui est bien et ce qui est mal. Quand je me trouve face à ça, à cette manifestation, je m'en éloigne, je me sens très loin du théâtre. Je me retrouve dans un espèce de milieu - sans vouloir la dévaloriser - qui est celui de l'Académie où il y a ce qu'il faut dire , le politiquement correct ou l'artistiquement correct. Je ne suis d'accord avec rien dans ces cas-là.

Pour finir, que penses-tu que le théâtre puisse apporter aux gens ?
Ce que je pense fondamentalement, c'est qu'il peut apporter la pensée, la réflexion. En ce sens, je suis un révolutionnaire des années '70, je pense que ca peut beaucoup changer. Je crois que l'unique espace de résistance réelle ce n'est plus la philosophie, ni la littérature qui le détient parce que le mot a été très mal utilisé, très manipulé. L'unique façon de récupérer le contenu pour moi, c'est l'art. L'art peut redonner son contenu à la parole et ses manifestations, qui sont celles qui nous constituent : nous venons de la parole. Aujourd'hui je pense qu'on a perdu la valeur de la parole et de nos phrases. Je pense toujours quand je regarde la réalité, ou que j'essaie de la voir, je pense à Beckett et à Ionesco et je me dis : s'ils étaient vivants aujourd'hui, ils seraient fascinés parce que tout est une représentation de leur oeuvre : tout est absurde, tout est vide de contenu, tout est pré-mâché, tout est méticuleusement calculé pour qu'il y ait tel ou tel résultat. Je crois que leur apport a été monumental et très très précieux. C'est notre fonction après 50, 60, 70 ans de pouvoir donner à la parole, au verbe tout ce dont il a besoin pour décoller. Si cela ne se produit pas, notre civilisation est comme cristallisée. Et ceux qui provoquent ou motivent ce changement sont rapidement incorporés au système et se mettent à fonctionner comme des idiots subtiles qui, avec leur rébellion, ne font que soutenir ce système. Il n'y a rien qui ait provoqué suffisamment de changement pour se sortir de là. Ce n'est pas une tâche facile, mais j'y crois.

jeudi 6 novembre 2008

Jorge Ricci, comédien, Santa Fe

Pour commencer, peux-tu te présenter en quelques mots ?
Bien, je suis un homme de théâtre, de théâtre de province. Je travaille depuis que j'ai 18 ans, ça fait donc 44 ans que je me consacre, non pas exclusivement mais oui, fréquemment, au théâtre. J'ai travaillé à plusieurs reprises en tant qu'acteur, metteur-en-scène et j'ai écrit plusieurs pièces. Mon activité à été liée, durant la majeure partie de ce temps, à une équipe de travail qui s'appelle El equipo de Teatro Llanura, avec qui on a voyagé à travers toute l'Amérique latine, au Portugal, en Espagne, en France et à beaucoup d'autres endroits du monde.

Qu'est-ce qui t'a donné envie de faire du théâtre ? Y a-t-il eu un élément déclencheur ?
Non, ça a été un peu fortuit, disons. J'appartenais à un mouvement culturel de jeunes gens et on aimait organiser des activités, des débats, des pièces de théâtre, des récitals,... et un jour, l'un des participants qui avait eu quelques expériences de théâtre a suggéré l'idée d'inviter un professeur de théâtre, pour faire une sorte d'atelier en marge de ce mouvement culturel. Et effectivement, on a fait ça, et ça a débouché sur une pièce qui s'appelle Historias para ser contadas (Histoires pour être racontées, ndlr). C'est une œuvre très populaire des années 60 d'Osvaldo Raúl, un auteur argentin. Dans ce mouvement culturel, on était tous ados, le seul qui a continué c'est moi. Ça, c'était à Santo Tome, une ville satellite de Santa Fe, et après j'ai étudié la littérature, je me suis marié, je suis venu vivre à Santa Fe et depuis lors je fais du théâtre en permanence. J'y étais très lié aussi par le biais de l'Université, puisque j'ai travaillé comme secrétaire de la culture pendant plusieurs années à l'université, j'ai été dans l'action théâtrale et culturelle.

Peux-tu nous raconter la genèse de la pièce El clásico binomio (Le binôme classique, ndlr)?
C'est une des pièce de la troupe Equipo Teatro Llanura, Rafael Bruza et moi en étions les metteur-en-scène habituels. Quand il mettait-en-scène, je jouais et quand je mettais-en-scène, il jouait. Quand je jouais, l'œuvre était de moi, quand il jouait, elle était de lui parce qu'on travaillait chacun avec une dramaturgie qui nous était propre. Et après quasiment dix ans de travail commun, on s'est rendu compte un jour qu'on n'avait jamais joué ensemble sur scène. On a donc choisi de créer une histoire pour nous. Celle-là nous a paru la plus appropriée, car elle raconte l'histoire de deux artistes populaires qui rêvent d'aller en Europe et d'atteindre la gloire. En appliquant un espèce de regard grotesque sur nous-mêmes, on a construit ces deux personnages, plus ingénus, plus primaires que nous mais aussi passionnés, aussi illusionnés que nous dans ce qui est de l'ordre de "transcender" à travers le fait artistique.

Les personnages vous ressemblent-ils ?
Non, ils ne nous ressemblent pas. Du point de vue disons extérieur, ils ont d'autres comportements, un autre langage, un autre niveau social. Mais oui ils nous ressemblent d'un point de vue interne. Le personnage que je joue, "Chiche", est un type toujours optimiste, ce que je suis, dans un sens. Et l'autre personnage, "Chiquito", est plus méfiant, plus pessimiste et ce sont des caractéristiques plus proches de Rafael qui est l'autre comédien.

Comment avez-vous travaillé ?
La première étape a été de mettre en place cette structure dramatique, cette idée avec ces deux personnages : ils commencent à rêvasser, à se promener comme deux exilés dans leur propre ville pour construire ce spectacle qui les mènera à la gloire. Les années passent, ils s'exilent de leur famille, de la vie quotidienne et durant des années ils vont changer d'endroits, aller d'un petit hôtel à l'autre et finir par être étrangers dans la même ville. Et jamais ils ne réussissent à construire quelque chose, ce spectacle ne se concrétise jamais mais l'illusion du fait artistique ne se perd en aucun cas, jusqu'à la fin où justement ils reviennent pour chanter le tango et faire le succès qu'ils n'ont jamais réalisé.
Et bon, une fois qu'on a eu cette structure dramatique, on a écrit la pièce à quatre mains, comme le font les pianistes : l'un écrivait quelques scènes, puis l'autre. Après, pour la mise-en-scène, on a appelé quelqu'un qui avait été notre professeur de dramaturgie, Mauricio Kartun, c'est l'un des grands dramaturges actuellement en Argentine, il vit à Buenos Aires. On a fait un grand effort pour le persuader de venir travailler avec nous et durant quelques mois on a travaillé tous les trois jusqu'à la première.
Maintenant qu'on la reprend après vingt ans, on a de nouveau travaillé mais à Buenos Aires, avant c'était à Santa Fe. Ce qui est bien, c'est que ce à quoi rêvassaient nos deux personnages, nous l'avons rendu réel parce qu'avec cette pièce on est allés à Paris, à Madrid, à Porto, à Miami et dans toutes les capitales latino-américaines, dans les festivals internationaux de Buenos Aires, de Córdoba,... Le seul où on n'a pas été c'est l'Allemagne, qui est précisément le lieu où les personnages voulaient réaliser leur triomphe...

Justement, après avoir tant voyagé, qu'est-ce que ça t'a fait de la rejouer ici, à Santa Fe ?
C'était très émouvant, très fort, parce qu'hier soir il y avait nos parents, nos amis, acteurs, actrices qu'on connaît depuis plusieurs années, avec qui on a été sur scène. Il y avait par exemple Raúl Kreig qui est un acteur merveilleux ici, à Santa Fe, et un grand ami. C'était très émouvant. Et aussi Sergio Abbate qui s'est occupé de nous (pour monter le décor) comme ami, comme homme de théâtre. Et on était tous réunis, ça faisait plusieurs années qu'on avait pas joué à Santa Fe, pour nos amis et nos parents. Ils ont donc pu voir l'évolution, le passage du temps sur l'histoire. Ce qui est joli, dans cette histoire, c'est que ça fait vingt ans que les personnages rêvent de leur spectacle et nous ça fait vingt qu'on raconte leur histoire... et il nous est arrivés beaucoup de choses qui arrivent aussi aux personnages !

Comment te sens-tu après vingt ans passés à jouer cette même pièce ?
On n'a jamais ressenti de l'ennui. Premièrement parce qu'on a fait des saisons "souples", peu exigeantes, pas commerciales, où tu joues du mercredi au dimanche tous les jours, non. On a travaillé un peu par plaisir : on va dans telle ville, ensuite on fait quelques représentations là, puis dans ce festival, etc... Et de cette façon on a pu conserver la fraîcheur. Ce à quoi on échappe difficilement si on travail dans un intérêt purement commercial, où l'acteur finit par générer une espèce de "bureaucratisation" du personnage et de l'histoire qu'il raconte. Nous, on essaie de faire de chaque représentation une petite fête et une petite découverte de ces personnages et de l'histoire qu'on raconte.

Penses-tu que l'acteur ait une responsabilité ?
En premier lieu envers lui-même. L'un raconte pour l'autre, comme l'écrivain ou le compositeur. L'artiste doit d'abord travailler pour lui-même, se sentir heureux avec ce qu'il fait et naturellement il a un certain panel de référence qui sont ses propres amis.
Et ensuite, si cet échange est riche, vient en conséquence ce qu'on appelle vulgairement le "message", la transcendance et ce produit artistique peut alors atteindre d'autres publics, dans d'autres lieux. Mais ce qui me paraît fondamental c'est que chacun sente que le "produit" le représente en tous points de vue.

Selon toi, le théâtre doit-il nécessairement être engagé ou peut-il être un pur divertissement ?
Non, l'acteur est engagé avec le théâtre en lui-même. Naturellement, on peut raconter des bêtises, et des grandes choses. Parfois, tout dépend de comment s'articulent ces petites et ces grandes choses. L'art est un chemin parsemé de pierres, on peut trébucher contre n'importe laquelle. Parfois les meilleurs intentions n'atteignent rien du tout, et les petites choses en apparence plus simples, plus élémentaires peuvent être beaucoup plus profondes, beaucoup plus riches. J'avais un professeur de littérature et ami qui disait : "Il y a, dans la littérature, un ton mineur et un ton majeur." Moi je reste au ton mineur, dans le théâtre aussi. De toutes manières, je valorise différentes formes d'expression. Mnouchkine à Paris, Brecht en son temps à Berlin, ont fait de grandes propositions avec une grande projection politique et sociale, et elles sont très précieuses. Mais aussi le talentueux Peter Brook qui construit avec des histoires parfois élémentaires, des choses d'une énorme valeur. Pour moi c'est un grand créateur.

Pour finir, que penses-tu que le théâtre puisse apporter aux gens ?
L'art, en général, enrichit, contribue, alimente, humanise. Il ne doit pas être exercé sous obligations, mais de la manière la plus libre possible.

Raúl Kreig, comédien, Santa Fe


Tout d'abord, pouvez-vous vous présenter et nous raconter un peu votre expérience ?
Je suis ce qui s'appelle ici en Argentine teatrista (homme de théâtre, ndlr). J'ai commencé à jouer lorsque j'étais très jeune, à 12 ans, dans un village près de Santa Fe. Mon grand-père dirigeait une troupe de théâtre. Et il y avait une seule représentation, car du public que pour une seule. Ensuite, je suis venue à Santa Fe lorsque j'ai commencé l'université, car j'ai fait des études qui n'avaient rien à voir avec le théâtre ... je suis avocat. Oui. Enfin voilà, j'ai commencé étant jeune, et j'ai poursuivi ma vocation, dirons-nous, pour le théâtre, en suivant des cours de manière plus régulière ici à Santa Fe. Ensuite, j'ai eu la possibilité d'aller à Paris, au conservatoire national, j'ai travaillé avec des membres de l'équipe d'Ariane Mnouchkine, Philippe Collier ... Je suis revenu en Argentine, et je me suis mis à donner des cours d'art dramatique, c'est l'aspect de mon activité qui m'a permis de vivre économiquement. Et je joue. Éventuellement, aussi, je mets-en-scène. Mais éventuellement.

Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire du théâtre ?
C'est depuis tout petit. Je suis fils unique, j'ai eu une enfance assez solitaire, entourée d'adultes. Une grand-mère avec qui j'ai eu une relation très particulière. Elle était couturière et avait une chambre remplie de miroirs et de gardes-robes, et j'adorais me déguiser et me regarder dans les miroirs, faire différents personnages, c'est de là qu'est née ma vocation et cela depuis que je jouais en solitaire. Ce qui m'obligeait à imaginer des situations, d'autres personnages. Il y a aussi que mes parents aiment beaucoup le théâtre, ils n'en ont jamais fait, mais ils ont toujours aimé y aller, ce qui fait que je vais au théâtre depuis tout petit, et cela m'a beaucoup beaucoup marqué je pense.

Parlez-nous un peu de la pièce que vous travaillez en ce moment, Una tragedia argentina.
Le titre de la pièce pour moi, exprime exactement ce qu'elle est. Elle a la structure d'une tragédie classique, il y a un héros, un périple, une vérité qu'on ne peut pas dévoiler, il y a la révélation de cette vérité et un destin fatal, tragique. Mais tout cela est très argentin. Il y a une expression qu'on utilise beaucoup ici, c'est "trucho", c'est à dire lorsque quelqu'un prétend être celui qu'il n'est pas. C'est ça "trucho". Par exemple, une montre qui ressemble a une Rolex mais qui n'en est pas une. Ici, on dira que c'est une montre "trucha". Cette pièce est une tragédie "trucha", parce que les personnages, la situation ont une prétention de grandeur typique de la tragédie.

Comment avez-vous choisi cette pièce ?
Le système de production de la Comedia Universitaria, c'est que chaque année, l'université nationale dont dépend la Comedia, convoque un metteur en scène de n'importe quelle partie de pays. L'université lui donne une liberté totale quand au choix du texte, de l'esthétique mais aussi dans le choix des comédiens. Et Lito Senkman, notre metteur en scène, est arrivé avec cette proposition de texte. L'auteur, Daniel Dalmaroni, est un dramaturge argentin contemporain d'environ 45 ans, il n'est pas encore très connu, mais il commence à prendre de l'importance dans la milieu théâtral, avec diverses pièces. Et dans cette pièce, ce qui se passe donc, c'est qu'à partir d'une phrase banale, il s'enchaine toute une série de fatalités. A partir d'un commentaire que fait le beau-frère au personnage principal sur les fesses de sa femme, s'en suit tout un enchainement de réactions qui ne s'arrêteront plus jusqu'à la destruction finale.

Comment travaillez-vous durant les répétitions ?
On a travaillé à partir de la proposition de Lito. J'ai eu la chance, en tant que comédien, d'être dirigé par de nombreux metteurs-en-scène, ce qui m'a permis de connaître différentes méthodes de jeu, différents registres, ce qui pour moi est très important dans l'apprentissage. Et pour cette pièce, Lito travaille de manière assez traditionnelle, à partir du texte. Il n'y a presque pas eu d'improvisations, ou plutôt, les impros se faisaient dans le cadre des répétitions, et de la surgissait une matière que l'on utilisait ensuite. Ce qui a aussi été assez important, c'est que l'on a commencé à travailler avec une idée très claire quand à l'espace scénique, un espace très réduit, et cette limitation spatiale a un effet direct sur nos corps, nos relations, et cela a beaucoup aidé dans la création de nos personnages, et dans leurs liens, en général.

Et pourquoi une table si grande ? Vous n'avez vraiment pas de place ...
Non. L'idée c'est que l'espace scénique soit réduit pour créer un sentiment d'oppression, et si la table est si grande, c'est parce qu'elle a une valeur symbolique, celle de la famille. Ici, en Argentine, la famille, c'est très important. Et on se réunit tous autour de la table. Il se passe beaucoup de choses autour d'elle : beaucoup de vérités sont révélées, et dans le même sens, tous ces objets domestiques coupants (couteau, canifs, fourchettes ...) dont la table est recouverte ont un poids dramatique, car ils racontent beaucoup. Les seuls objets qu'il y a sur scène sont ces objets coupants.

Les personnages sont très différents, caricaturaux, avec chacun leurs particularités ...
Oui, tout à fait. Cela correspond à l'idée du metteur-en-scène. Les personnages sont des archétypes, et le mien représente un peu le pater familias argentin. De manière très critique, bien sûr. Il y a toute une tradition du théâtre national argentin où la figure du pater familias apparait de facon très forte. Par dessus tout dans le théatre de la 1ère moitié du 20ème siècle. Qui correspond à notre théâtre classique (on a très peu d'histoire théâtrale comparé à vous). La figure paternelle y apparait de manière très prononcée. Comme étant un modèle de pouvoir, d'honnêteté, et d'éthique. A l'intérieur d'une famille. Ce père essaie d'être tout cela, mais d'une certaine manière, il triche.

Ça a été difficile de trouver votre personnage ?
Oui. Pour moi le plus difficile, ça a été de me faire au registre de jeu. Le ton général de la pièce. Car c'est à la limite de la caricature.

Mais on croit en vos personnages.
C'est bien. Parce qu'il nous a d'abord fallu trouver un degré de vraisemblance. Il fallait croire sincèrement à la situation, ce qui n'a pas été facile. Pour mon personnage du moins. Car c'est un personnage qui réagit de manière complètement absurde face aux évènements et aux situations qu'il traverse. Et dans l'unité de temps réduite qui est impartie, c'est très difficile d'arriver à croire de manière sincère à ce qui lui arrive. Au début, le travail a été de trouver un ton, presque naturaliste, dirai-je. Mais ce texte ne fonctionnait pas avec du naturalisme. On en a fait l'expérience, et ca ne fonctionnait pas. Quand le metteur-en-scène a commencé à nous demander de trouver une allure frôlant la caricature, sans perdre l'émotion et la sincérité, là ça a été difficile. Si vous dites qu'on y croit, ca me rassure, car cela m'inquiète beaucoup. Parce qu'il me semble que c'est plus facile de trouver un corps, une allure, une fois qu'on l'a trouvé c'est comme un dessin qu'il s'agit de refaire. Mais le fait de vivre sincèrement la situation, ça c'est le plus difficile. C'est un défi permanent. Et je pense que cela va perdurer tout au long des représentations. Mais c'est cela le théâtre. C'est toujours inabouti, il y a ce vide que l'on n'arrive jamais à remplir. Mais c'est un vrai moteur. Cela le fait perdurer. Cela génère pas mal d'angoisse, mais c'est un réel plaisir.

Pensez-vous que l'artiste de théâtre ait une responsabilité ?
Oui. Sociale ? Oui. Mais je crois que la responsabilité sociale de l'artiste de théâtre, c'est d'être artiste de théâtre. Être honnête vis-à-vis de son art. S'il est honnête vis-à-vis de ce qu'il fait, cela servira à la société. Il me semble que c'est en cela que réside le discours politique de l'artiste. Moi je ne crois pas en un théâtre politique expressif, pas en ce moment du moins. J'y ai cru pendant la dictature militaire où l'art en général, mais surtout le théâtre, était un espace de lutte politique. Mais cette phase est passée, on est revenu à la démocratie, il y a une liberté d'expression, avec ses limites bien sur, plus économiques que politiques. On ne peut pas faire tout ce que l'on veut parce qu'on n'a pas les moyens économiques pour. Il n'est pas facile de trouver des salles, ou des lieux de travail, et dans ce sens, cela limite la liberté d'expression. Mais ce n'est pas une limite "politique". On a le droit de dire ce que l'on veut. Et quand on a cette liberté-là, la métaphore théatrale est beaucoup plus intéressante. Elle est artistique.

Pensez-vous que le théâtre doive être engagé avec le contexte social, justement ?
Oui, c'est sûr. Mais je ne pense pas qu'il faille le montrer de manière trop explicite. L'artiste, de par sa condition, a une certaine sensibilité, c'est inévitable. Il a une perception de la réalité qui est particulière. Spéciale. Elle n'est pas mieux ou moins bien qu'une autre, elle est juste spéciale. Et inévitablement, s'il est honnête avec son art et avec ce qu'il attend de lui en tant qu'artiste, il va exprimer quelque chose en rapport avec le contexte ambiant. Mais sans besoin de le montrer. Ça ne doit pas ressembler à un discours politique, mais à un discours sensible, celui de l'art métaphorique: Il me semble que Una tragedia argentina parle beaucoup de l'Argentine, de ce qui nous arrive à nous autres Argentins en ce moment, et cela est transposé dans une famille, et dans le fait de ne pas parler de choses sérieuses, à aucun moment, et de ne rire de rien.

Que pensez-vous que le théatre puisse apporter aux gens ?
Silence
J'ai entendu quelqu'un dire que le théâtre ne servait à rien. Et c'est en cela que c'est bien. Cela ne sert à rien. Et ça me plaît. Bien sûr, il faut développer cette phrase. Parce que ce n'est pas que ça ne sert à rien. Ça n'a pas de fin en soi, de fin utilitaire. On ne peut pas demander du théâtre quelque chose qu'il ne peut pas nous donner. Le théâtre est là pour faire du théâtre. Et c'est tout ! Il me semble que bien plus que ce qu'il apporte, il s'agit de ce que chacun y trouve. En jouant, ou en allant au théâtre. Là est la réponse, c'est selon chacun. J'ai aussi ma réponse, je peux te la donner : moi, le théâtre me sauve la vie. J'ai vécu des moments très difficiles dans ma vie, et faire du théâtre, jouer, c'est cela qui m'a toujours sauvé.

jeudi 30 octobre 2008

"Mujeres tras las rejas", femmes de la prison de Rosario

Veuillez-nous excuser pour la retranscription approximative et parfois elliptique des réponses, cela est dû à :
1) un très mauvais enregistrement vocal (qualité du dictaphone)
2) à un bruit ambiant permanent
3) à la superposition des réponses

Tout d'abord, pouvez-vous vous présenter chacune votre tour pour la caméra ?
- Je suis Valeria, j'ai 28 ans, je vis ici avec mes camarades où l'on forme un petit groupe, et ... voilà, rien de plus.
- Je suis Pamela, j'ai 25 ans, je suis là avec mes camarades et bon ... rien de plus.
- Je suis Mariela, j'ai 26 ans.
- Je suis Silvia, j'ai 22 ans, c'était ma première expérience de théâtre, et ça m'a beaucoup plus.
(Arriveront deux autres filles du groupe durant l'interview, l'une prénommée Lucia, l'autre ne se présentera pas)

Comment avez-vous choisi l'histoire de Soñando Venecia ?
On ne l'a pas choisie. C'est nous qui l'avons écrite.

Vous avez commencé à travailler par des improvisations ?
A partir de nos cahiers, juste à partir de nos cahiers. Puis on a commencé à répéter.

Comment avez-vous travaillé ? Qui est la metteur-en-scène ?
C'est Soledad Pedrana, et Mirna. Ce sont elles qui nous ont guidé, nous ont expliqué le système d'entrée/sortie, elles nous ont plus ou moins aidé à nous organiser. Elles venaient deux ou trois fois par semaines, et on répétait ici.

Quelle a été la plus grande difficulté ?
- Pour nous, c'était de retenir le texte. Et puis on ne savait pas où étaient les entrées, les sorties. Se déplacer dans l'espace, etc... tout ça nous a demandé beaucoup d'efforts.
- Savoir quand il fallait parler, après qui...
- Mais ce n'était pas tellement une question d'apprendre du texte, mais d'improviser à partir de nos propres mots.
- Pour finir on a toutes fait des efforts et on a réussi à sortir cette pièce !

Combien de temps vous ont pris les répétitions ?
Ça a duré toute l'année.

Comment avez-vous choisi vos rôles ?
- Chacune disait ce qu'elle voulait faire, ce qui la tentait.
- Certaines, celles qui sont arrivées après, ont pris les rôles qui restaient.

Combien de filles étiez-vous au début ?
- On était quatre.
- Non, on était nous six, mais avec d'autres filles, qui sont sorties il y a 2 mois.

Comment est née l'envie de faire du théâtre ?

-On en avait fait l'an dernier et ça nous avait plu. Mais on n'avait pas pu sortir la pièce comme cette fois et la jouer au Centre Culturel, on avait juste filmé et diffusé ce qu'on faisait, mais ce n'est pas la même chose.

Que pensez-vous que cette pièce ait apporté au public de Rosario ?
- Ce qu'on a vu, c'est que ça leur a plu, ils ont eu l'air de passer un bon moment.
- Je crois aussi que cela peut permettre au jeu de réaliser qu'ici, même privées de liberté, on est capables de choses. De s'intégrer à la société. Et qu'on pourra, si on sort demain, travailler, faire quelque chose.
- Certains pensent que parce qu'on est derrière les barreaux, on est des bonnes à rien.
- Mais je dirai que ça nous a apporté, à nous encore plus. Cette expérience a été géniale.
- Et puis pour occuper le temps, ici, c'est quelque chose de super, voilà, le théâtre nous plaît à nous aussi.
- Et pas seulement le jour de la représentation, mais à chaque répétition... on s'est beaucoup amusées en se trompant, en tombant ... on a beaucoup ri.
- Bon, il y a eu quelques soucis avec les costumes, on a cherché ce qu'on allait porter jusqu'à la dernière minute !

Est-ce qu'il y a des cours de théâtre, ici ?
Oui. C'est Mirna qui nous a donné des cours.

Que pensez-vous que le théâtre, en général, puisse apporter aux gens ?
- Pour moi, ça a vraiment été une belle expérience.
- C'était vraiment touchant. Les gens riaient tout le temps, même quand les filles se trompaient ...
- Il y avait un appui du public.

Vous avez remarqué un changement dans vos vie, en faisant du théâtre ?

- J'ai remarqué un changement, oui, mais plus en ce qui concerne nos relations, entre nous, les filles.
- Moi pareil. J'ai remarqué une évolution dans notre amitié. Mais pas par rapport à la pièce, non.
- Pareil. Ça a changé, en quelque chose de mieux.
- Pour moi qui suis arrivée depuis peu, ça a facilité mon intégration, ça m'a permis de mieux connaître les filles.
- Grâce à ça, on arrive un peu à reproduire ce qu'on avait étant libres et qu'on avait perdu en rentrant ici.
- Tout ce qui s'est passé l'autre soir, l'émotion, tout ça, ça nous a vraiment soudées. Nous, ce groupe, là.

mercredi 29 octobre 2008

Pipo Fernandez, Rosario

Pour commencer, peux-tu te présenter et nous raconter comment tu as eu envie de faire du théâtre ?
Bien, je m'appelle Pipo Fernandez, enfin, on m'appelle Pipo Fernandez, mon vrai nom est Horacio Fernandez. Je fais du théâtre, je joue, je mets-en-scène, je donne des cours pour enfants, j'ai notamment beaucoup travaillé dans les prisons pour mineurs.
J'ai commencé le théâtre parce que j'aimais faire des imitations. J'étais dans un collège de curés, et il y avait un curé espagnol qui était très très pieu. Une fois, on était dans une réunion avec d'autres enfants d'autres collèges catholiques, j'avais 12-13 ans, et à midi il y avait une espèce de pic-nic où les enfants présentaient des numéros : il y en avait qui jouaient de la guitare, etc... et ce curé espagnol a dit : " je vous présente maintenant un gamin qui fait de bonnes imitations" et il m'a envoyé devant ! Et je me suis dit : "qu'est-ce que je fais ?" et quand tout le monde te regarde, tu peux pas dire non. J'ai donc commencé à avancer vers la scène, les genoux tremblants tellement j'avais peur et je me suis dit : "bon, je me jette à l'eau". Et quand j'ai vu qu'ils riaient, ils ne pouvaient plus me descendre de la scène ! et j'ai senti cette chose si forte qu'est le théâtre et depuis, je continue, passant par différentes choses. Mes parents, par exemple, ne voulaient pas. Ils ne sont jamais venu me voir jouer. Jamais. Ils voulaient que je sois comptable, tu m'imagines comptable, moi ? Et bon, à force de me battre, j'y suis arrivé, mais ça n'a pas été facile.

Comment définirais-tu le genre de théâtre que tu fais ?
J'ai eu la chance de travailler avec beaucoup de metteurs-en-scène et de faire tous types de pièces, toujours dans le cercle du théâtre indépendant - ce qu'il y a ici à Rosario, car il n'y a pas de théâtre commercial comme à Buenos Aires, de gens qui mettent de l'argent. J'ai travaillé des tragédies comme Hamlet, de la Commedia dell'Arte, du Molière, des grotesques argentins (genre mélo-dramatique typiquement argentin, ndlr) et beaucoup de café-concerts, un peu de tout en somme, et aussi de la comédie musicale.

As-tu fait une école de théâtre ?
J'ai fait des ateliers. Et quand j'ai commencé à donner des cours dans un hôpital psychiatrique, je me suis mis à étudier la pédagogie du théâtre, le professorat
.
Ici à Rosario, le théâtre est un art populaire ? Les gens vont-ils beaucoup au théâtre ?
Peu. Les gens vont peu voir du théâtre de Rosario. Ça leur demande beaucoup d'efforts. Ils vont voir du théâtre qui vient de l'extérieur, qu'il soit bon ou mauvais, peu importe ! Et ils paient n'importe quel prix.
Mais je crois que depuis quelques années, la tendance est un peu en train de changer, les gens vont un peu plus voir de choses rosariennes, surtout des café-concerts. C'est ce qui a donné de l'essor au théâtre rosarien : que les gens puissent aller boire ou manger quelque chose et voir un spectacle.

Peut-on vivre avec l'instabilité du métier de comédien ?
On ne peut pas en vivre. Maintenant il y a des jeunes par exemple qui ont commencé il y a environ dix ans et qui s'y consacrent à fond, avec plus ou moins de chance, et ils peuvent plus ou moins en vivre. En général, il faut faire d'autres choses à côté. Si on est jeune, célibataire, et qu'on accepte de vivre avec un petit revenu, on peut vivre du théâtre, ou s'il y a un parent qui t'aide... Mais moi quand j'ai commencé...non, impossible, impossible, j'ai dû faire beaucoup de choses pour pouvoir continuer à faire du théâtre. Je me suis marié, j'ai eu cinq enfants, ça m'a donc un peu compliqué les choses (sourire)... Mais si on est célibataire, on doit pouvoir le faire. Surtout si on a aucun engagement, aucun horaire et qu'on peut partir vendre la pièce, répéter beaucoup de temps et plusieurs oeuvres... on peut arriver à bien travailler.

Penses-tu que l'acteur ait une responsabilité ?
Pfiou. Une grande responsabilité ! Premièrement parce que l'acteur, l'actrice, créent des fictions dont les gens ont besoin pour se changer les idées. Quelqu'un a dit : "Le monde ne serait pas possible sans la fiction du théâtre". Donc ça, c'est un premier point de vue.
Ensuite il y a la question sociale. Ce que l'acteur peut faire, et dire, ce qu'il peut dénoncer, ceci est fondamental. Ensuite, une autre partie de cette question sociale, c'est le fait que l'acteur puisse apporter aux personnes qui ont moins de ressources, moins de possibilités, aux gens qui n'ont aucune idée de ce qu'est le théâtre : il peut les aider à s'exprimer.
Le théâtre tient beaucoup du thérapeutique, donc on le travaille dans le domaine de la santé et du social. Moi, par exemple, en travaillant dans la prison pour les mineurs, quand je disais aux jeunes qu'on allait faire du théâtre, ils me regardaient et me disaient : "qu'est-ce que c'est que ça ?". Je leur expliquais alors que le théâtre sert à raconter des histoires et en parlant, au fur et à mesure on a pu mettre en place des choses, et on a commencé à travailler le corps, à faire des saynètes et ils ont commencé à raconter des choses sur eux-mêmes. On a pu faire plusieurs pièces de théâtre comme ça, avec tout ce qu'ils racontaient. Ça, c'est la fonction sociale du théâtre.
L'acteur, l'art en général est fondamental.

Penses-tu que le théâtre doive nécessairement être engagé ou peut-il être un pur divertissement ?
Oui, oui, c'est certain. Le théâtre doit divertir parce que les gens ont besoin de s'amuser aussi. Je me rappelle, en 2002 ici ça a été une très mauvaise année parce que toute l'économie a chuté une nouvelle fois comme c'était déjà arrivé à plusieurs reprises, il y avait beaucoup de chômage, beaucoup de gens à qui les banques avaient retiré leurs économies... On jouait une pièce très comique et quand on sortait, les gens nous remerciaient pour le moment qu'ils avaient pu passer à rire. "Merci pour cette injection de vie", ils nous disaient, parce qu'ils avaient pu rire.

Que penses-tu que le théâtre puisse apporter aux gens ?
Beaucoup de choses. Une infinité de choses ! Depuis le thérapeutique disons, jusqu'à cette question de l'évasion nécessaire à certains moments, comme le contraire aussi: prendre conscience des choses qui arrivent. Les deux côtés sont nécessaires et sont totalement complémentaires parce que les gens ont besoin de rire à certains moments, parce qu'ils sont en train de vivre une situation, une pression, surtout dans ce pays où il s'est passé tant de choses : l'économie a chuté, on a passé par la dictature, etc... Les gens ont besoin de rire. Le théâtre est là. Et aussi, les gens ont besoin de savoir comment étaient les choses, qu'est-ce qu'il s'est passé. Et le théâtre est là aussi.

Mario Vidoletti, dramaturge, metteur en scène et comédien à Rosario


Tout d'abord, pouvez-vous vous présenter et nous raconter comment vous est venue l'envie de faire du théâtre ?
Je fais du théâtre depuis 15 ans. D'abord comme un jeu, puis c'est devenu une philosophie de vie. Je suis de Rosario, à 30 ans, je sus parti étudier à Buenos Aires avec Raul Serrano, un grand maître dans le domaine théâtral argentin. J'y suis resté 2 ans : j'arrivais sur Buenos Aires le mardi, et je repartais pour Rosario le vendredi. J'ai des enfants en bas-âge que je ne pouvais pas laisser. Ensuite, je suis revenu ici, et j'ai trouvé ce sous-sol, qui était en très mauvais état, et j'ai construit cette salle. Elle ne ressemblait pas à ce qu'elle est aujourd'hui, c'était beaucoup plus vétuste. Ça devait être en 1991. A partir de là, j'ai ouvert une école de théâtre en parentée avec celle de Raul Serrano à Buenos Aires, j'étais un peu le représentant de son école ici, à Rosario. Et au fur et à mesure des années, j'ai construit le bar, au dessus, le bar La Sede, qui s'est peu à peu transformé en bar à thèmes, avec du théâtre, de la poésie ... Les gens se réunissent ici et lisent leurs poèmes. J'ai aussi voyagé, en Europe, où j'ai étudié à Barcelone. C'est là que j'ai remarqué pendant l'entracte d'un spectacle, que le public profitait de la pause pour aller manger. Ils mangeaient, mangeaient, mangeaient ... Il m'est alors venue cette idée de combiner les 2 : le spectacle, et le repas. Parce qu'avec seulement le théâtre indépendant, il y a très peu de gens. J'ai pensé à un café-concert, qui se diviserait en deux parties : une salle de théâtre de ce côté, un café-concert de celui-là. Et à partir de 2000, on a commencé à faire nos spectacles ici. Il y a eu du monde.

Est-ce qu'il s'agit du même public qui vient déjeuner au dessus ?
Euh, non. Ce qui amène les gens, c'est le spectacle. A côté de ça, ils peuvent aussi manger. Certains viennent et ne mangent rien. Mais comme la cuisine qui se fait ici, ce sont des sortes de tapas, c'est beaucoup plus pratique pour regarder le spectacle en même temps. Cela dit, le public est toujours très attentif au spectacle. Et c'est ce qui fait que ce lieu est si particulier. Il y a tellement de bars ou de restaurants qui donnent des spectacles et où les gens mangent sans prêter attention, c'est horrible. Ici, non. On annonce le spectacle à 21h, et il commence à 22h-22h15.

Que pensez-vous du théâtre à Rosario ? Est-ce que les gens en consomment beaucoup ?
Le bouche-à-oreille fonctionne. Par exemple, mon spectacle, cela fait 9 ans que je le joue ici, et il a toujours eu du succès, parce qu'il a une bonne réputation... le bouche-à-oreille. Les gens l'ont vu trois ou quatre fois et reviennent. Ils amènent un ami, et ainsi de suite...

Et Faldas Largas, c'est vous qui l'avez écrite ?
Oui, nous sommes trois auteurs.

Et vous êtes aussi metteur-en-scène ?
Oui. Et je joue. Cela fait 8 ans.

Et il y a une autre pièce, également...
Oui, il s'agit de 6 contes, avec 2 menus de 3 contes chacun. On explique les histoires au public, et il vote par des cris, des applaudissements, pour choisir ce qu'il veut voir. C'est comme deux pièces en une.
Il y a aussi Inodoro Pereyra y Mendieta Perro de Roberto Fontanarrosa ... je ne sais pas si vous connaissez son histoire : il est mort l'an dernier d'une terrible maladie. C'est un dramaturge humoriste très important en Argentine. Il est de Rosario. Et il est très reconnu ici car il est toujours resté à Rosario, il n'est pas parti pour Buenos Aires. Il venait tous les jours au bar, ici, pendant 10 ans. L'histoire de la pièce, c'est un gaucho (le cowboy traditionnel d'Argentine, ndlr) qui vit dans la pampa avec son chien, et à qui il arrive des aventures. Le parlé est très populaire, et l'humour assez particulier. C'est très drôle. Et le chien parle. Il se tait la plupart du temps, sauf pour émettre des commentaires, toujours justes. Ce gaucho a aussi une femme, grosse, moche, et méchante. C'est une histoire très connue en Argentine, mais aussi en Espagne. Fontanarrosa avait la particularité d'écrire sur les habitudes des Qrgentins, sur les femmes, le foot, la famille, avec un humour qui lui était propre. Bon, c'est très argentin, mais en Espagne, cela plaît beaucoup aussi. Fontanarrosa est très connu.

Comment arrivez-vous à vivre avec l'instabilité du métier d'acteur ?
A Rosario, juste en jouant, c'est très difficile. Il faut donner des cours. Autre chose à côté. Comme il n'y a pas de grosses productions, et comme la télévision ne paie qu'à Buenos Aires ...

On ne peut pas faire de la télévision ici ?
Si. Mais il n'y a pas de production pour te payer. Depuis quelques temps, il y a des films qui se tournent ici à Rosario, dans lesquels peuvent travailler les acteurs locaux. Mais ils ont toujours les seconds rôles, les rôles importants reviennent aux comédiens de Buenos Aires, ceux qu'on voit à la télé. Cela se passe dans tous les pays. J'imagine qu'à Paris, ça marche mieux à Paris qu'à Toulouse ? (rires) Les grandes capitales bénéficient d'une économie plus développée, il y a plus d'argent. Moi j'ai réussi à vivre de ce métier avec ce lieu. Je joue ici, dans trois pièces différentes, et une à l'extérieur.

Croyez-vous que l'artiste de théâtre ait une responsabilité, un devoir ?
Oui. Je pense que tous les artistes sont passionnés par ce qu'ils font. Le fait de ne pas pouvoir en vivre justement nous force à maintenir cette passion. Il ne faut pas vendre un travail qui ne nous plaît pas. Alors on en fait moins, mais au moins ça nous plaît.

Mais parfois on ne peut pas faire uniquement ce qu'on aime, par exemple ceux qui jouent dans des séries pour gagner leur vie ...
Bien sûr. Mais ici à Rosario, c'est plus passionnel. A Buenos Aires, c'est différent, certains jouent dans des télénovelas ridicules, mais qui paient. Il faut bien manger et vivre dans une ville qui te dévore, elle. Moi, je fais du théâtre, mais je veux qu'il me plaise. Chacun décide. Avec ce bar, j'ai réussi à faire quelque chose qui marche. Ce n'est pas un gros business, mais ça fonctionne. Chacun vit bien. Et je peux jouer mes spectacles en fin de semaine.

Pensez-vous que le théâtre doit être engagé avec le contexte politique, social, ou bien est-ce qu'il peut être juste divertissant ?
Ça peut être les deux. Quand il y a un niveau de travail, ou d'esthétique, ou de poétique engagés, et pas seulement avec le contexte social, mais aussi avec l'humour. L'humour doit dénoncer certaines choses, car il faut avancer. Mais ça ne peut pas être seulement sérieux.

Pour finir, que pensez-vous que le théâtre puisse apporter aux gens ?
Je crois que le théâtre ne disparaîtra jamais. Car la relation entre l'artiste et son public est unique. Pendant les périodes de crise, la guerre par exemple, il y a toujours un artiste qui surgit pour dénoncer les choses, par exemple pendant la guerre civile espagnole. Bien plus qu'au ciné. Car il n'y a pas cette présence physique de l'acteur et du spectateur. Ça c'est quelque chose qui ne disparaitra jamais.
Le théâtre, ça fait partie de la vie : s'assoir pour regarder un autre jouer une situation, avec des problèmes, des conflits... c'est une aventure, un jeu. Faire du théâtre, c'est réapprendre à jouer. Comme un enfant qui joue à cache cache et dont tout le corps est complètement engagé dans la situation qu'il vit : ne pas bouger pour ne pas se faire voir.

vendredi 24 octobre 2008

Mireia Gubianas, à l'affiche dans "Gorda" , Buenos Aires

Peux-tu nous raconter comment tu as eu envie de faire du théâtre ?
La vérité, c'est que chez moi, à la maison, on m'a toujours dit que j'étais une excellente comédienne et que je devais me consacrer à ça (rires)! En fait, j'ai commencé à l'âge adulte. Petite j'ai étudié le chant, je chantais dans différents chœurs, et puis une fois je me suis dit que j'allais jouer parce que ça m'attirait beaucoup. J'ai commencé à prendre des cours de théâtre à 26 ans, j'ai tout laissé et pour l'instant ça fonctionne !

Peux-tu nous parler de la pièce Gorda, mise-en-scène par Daniel Veronese dans laquelle tu joues en ce moment à Buenos Aires ?
J'ai joué le même rôle à Barcelone, dans l'équipe et l'adaptation de Barcelone et ils m'ont proposé de venir ici. Ce qui m'a convaincue, c'est Daniel Veronese (le metteur-en-scène, ndlr) parce qu'il me semble que c'est quelqu'un qui a beaucoup de talent, beaucoup de capacités très élevées pour le théâtre. J'avais vu ses mises-en-scènes à Barcelone et à Madrid.
En réalité, on a dû travailler très vite parce qu'on avait peu de semaines pour le faire. Ça m'a beaucoup plu de travailler avec lui, c'est un metteur-en-scène qui te laisse beaucoup de liberté, et quand il doit corriger quelque chose, il a tant d'habilité qu'il modifie un truc et ça te chamboule tout. J'aime beaucoup son choix de théâtre "réel", qui donne au spectateur le sentiment de voir par le trou de la serrure. C'est pour ça que parfois les acteurs sont dos au public, où qu'on se marche sur les pieds, comme dans la vraie vie en somme. C'est pas un pied, et après le mien, forme à laquelle je m'étais un peu habituée en Espagne. En ce sens, Daniel me semble vraiment novateur, surtout en comparaison avec notre manière de voir le théâtre en Europe.

La mise-en-scène était vraiment très différente à Barcelone ?
Oui, c'était très différent. Je ne sais pas très bien en quoi c'est différent... Les acteurs n'avaient pas le même âge, on était plus jeune là-bas, je le dis parce que la lecture de l'œuvre, du conflit de l'œuvre, n'est pas la même, elle prend une autre dimension. Ce n'est pas pareil quand les personnages ont 30 ans ou 40 ans, la vision du texte de Neil Labute est plus frappante dans le deuxième cas.
L'option de Veronese, sa lecture de l'œuvre, le fait d'être plus incisif - ce n'est pas que ce n'était pas comme ça à Barcelone, ça l'était aussi - mais j'ai la sensation qu'il remue plus les viscères de ce qui se passe sur scène.

As-tu un rituel avant de monter sur scène ?
Non, je me concentre et ça dépend : il y a des jours où je dois plus me concentrer, où le corps est plus ou moins froid. Pour moi, le rituel c'est me concentrer, me connecter avec mes collègues, parler, boire un verre avant.
Et aussi écouter le public, les premiers moments de la représentation, les premières phrases, on prend la température, "voyons comment ça se passe aujourd'hui...!" (rires), s'ils sont plus ou moins distraits.
Voilà une chose qui m'a suprise ici, c'est comment le public de Buenos Aires réagit. Comparé à Barcelone, c'est un public très effusif, très présent, pour le meilleur et pour le pire. On a de la chance que la pièce fonctionne bien et que le public soit enthousiaste, tu le remarques beaucoup, parfois même trop parce qu'il est réellement très présent, surtout dans cette salle qui est très petite.

Justement, quelle(s) différence(s) remarques-tu entre le théâtre européen et le théâtre argentin ?
Il me semble qu'en ce moment à Barcelone il y a deux références très claires : Berlin - pour toute la question esthétique - et l'Amérique latine, spécialement Buenos Aires - pour tout ce qui est du contenu, de la forme de travailler. Il me semble que c'est très brillant ici (sans laisser de côté le théâtre en France, en Italie, ...). Quelle chance on a en Europe, c'est plus facile de voir du théâtre qui vient des quatre coins du monde. Mais il me semble que le théâtre ici est très novateur, il démontre que l'important c'est le théâtre, ce qui se passe sur scène. Pas l'esthétique, pas le metteur-en-scène, pas le texte, non, ce qui fait réellement que les gens sont émus et sortent différents d'une pièce de théâtre, c'est ce qui s'est passé sur scène. Ils ont une vision très dense du théâtre. Ça m'intéresse beaucoup, malheureusement je ne peux pas voir toutes les choses dont j'aurais envie parce que je travaille à ces horaires, mais bon, tu connais des gens qui t'invitent aux répétitions générales, comme ça j'ai une petite idée de ce qui se fait !
Ce qu'il y a de magique aussi à Buenos Aires, c'est que le théâtre alternatif fonctionne, non pas comme une seconde option, mais comme une autre option, à part entière. Il y a le théâtre officiel, le théâtre commercial et le théâtre alternatif et ça génère quelque chose de magique. En Espagne ça ne se passe pas du tout comme ça, le théâtre alternatif c'est celui qui n'atteint pas le circuit officiel et c'est un peu mal vu quand un acteur fasse un grand succès commercial et que le lundi, son jour de libre, il aille faire un monologue dans une petite salle. Ici c'est très commun, les acteurs vont et viennent.
Les gens ont un amour pour le théâtre, en Europe aussi, mais de manière différente. Et aussi au niveau des acteurs, la vocation ici, ça me surprend beaucoup. Il ne faut pas que ça soit mal interprété, mais ici je connais des acteurs âgés qui ont fait du théâtre toute leur vie en le partageant avec mille autres choses, parce qu'ici très peu de gens vivent du théâtre, mais personne n'abandonne pour cette raison. En Espagne, si ça ne marche pas et que tu ne peux pas en vivre, on abandonne en général. Et ici non, il y a une vraie vocation.

Penses-tu que l'acteur ait une "mission"?
Je ne sais pas si on peut parler de mission, mais je crois qu'on a une responsabilité dans le fait artistique. Pas seulement l'acteur, mais l'artiste, quel qu'il soit, le plasticien, le musicien,...
Pas une mission, mais une responsabilité envers ce que l'on fait, une honnêteté nécessaire envers ce qu'on communique aux gens qui sont venus nous écouter. Moi ça m'inspire beaucoup de respect qu'un public soit venu et ait payé l'entrée pour voir ce que tu leur offre. Ça m'inspire une sensation de respect absolu, et pour cela je prends ma façon de croire et mon travail artistique avec beaucoup d'honnêteté pour être le plus sincère avec ce que j'ai à communiquer. Je ne sais pas, on peut se tromper en parlant de "mission". Je ne crois pas non plus qu'on ait plus de pouvoir du simple fait d'être sur une scène. On est simplement une part du jeu, le public une autre, le metteur-en-scène une autre... et c'est ça la grâce !

Te paraît-il nécessaire que le théâtre soit engagé ou peut-il être du divertissement pur ?
Ça me paraît nécessaire qu'il y ait de tout. Mais il me paraît nécessaire qu'il y ait du théâtre engagé, surtout quand on parle de la responsabilité de l'artiste. Surtout quand on est dans un espace où on nous écoute, et que les politiciens ne font pas toujours ce qu'ils devraient faire, je crois, et ce dans tous les pays. C'est bien que les artistes aient une part, je ne sais pas si on peut parler d'obligation, mais je crois que nous devons tous passer, à un moment ou à un autre, par cela. C'est bien de faire du théâtre commercial par exemple, et avec les outils du théâtre commercial raconter quelque chose d'engagé. Par exemple, cette œuvre raconte quelque chose de très fort, pas au niveau politique, mais au niveau humain. Elle parle de valeurs humaines, on peut dire qu'elle est engagée, aussi, au fond, ce n'est pas simplement du divertissement. C'est bien aussi qu'il ait du teatro de revistas (théâtre de revue, un peu le genre cabaret avec des humoristes, ndlr) et que les gens aillent voir des comiques qui font des monologues sur la tortilla de pommes-de-terre !! Pourquoi pas ? C'est bien qu'il existe de tout, non ?

Pour finir, que penses-tu que le théâtre puisse apporter aux gens ?
Ce qui fait penser que le théâtre est très important, c'est que ça fait beaucoup beaucoup d'années que la société l'utilise. Et il y a des gens qui ont besoin d'en faire, et d'autres qui aiment aller en voir. Ceci démontre que, avec la musique, ce sont des arts qui réellement apportent de la grâce. Par exemple, Shakespeare : pourquoi est-il si grand ? Parce qu'il parle de ce qui arrive aux gens, des misères, des joies humaines et de la complexité de l'être humain.
Et au fond, le théâtre apporte... je ne sais pas si ce sont des réponses, mais des observations sur comment nous sommes, qu'est-ce qui nous arrive, qu'est-ce qu'on veut, qu'est-ce qu'on désire, de quoi pleure-t-on et pourquoi rit-on. Et je crois que c'est ça, la magie du théâtre et c'est pour ça qu'on y reste si attaché.